- Ça alors, c’est curieux, où est mon concerto ?
- Je l’ai vu au salon ce matin, non tantôt.
- Mais il était ici rangé dans ma serviette,
Entre mon rouge à lèvres et l’étui à lunettes.
- Maman, j’en veux ! - Bonsoir ! - Mais c’est Subtil Dutrouc,
Vous le connaissez tous ? Alors asseyez-vous.

- Non, je ne connais pas je crois ces demoiselles.
- Je vous en ai parlées. - Oui. - Ce sont mes jumelles !
- Il me semble je crois vous avoir rencontrée.
- Vous m’étonnez monsieur, car je m’en souviendrai.
- Je vous ai déjà vue comme ça, face à face,
À moins que d’autres femmes ainsi vous ressemblassent
- Delphine est danseuse et… - Sans doute me trompai-je.
- Solange connaît tout du chant et des arpèges.
Mais vous tombez à pic, prenez donc ce couteau.
Vous allez, cher Subtil, découpez le gâteau.
- C’est que je ne sais pas. - Feriez-vous des manières ?
- Je vais m’exécuter si c’est une prière.
- Je vous en prie Dutrouc. - Il nous manque Maxence…
- Il est en permission sur son lieu de naissance.
Il m’a dit en partant « je vais en perm’ à Nantes »
J’avoue que j’ai bien ri ! - L’astuce est consternante.

- Quel est ce plaisantin ? - C ‘est un peintre poète
Il est en garnison et dessine des têtes.
- Est-ce celui qui m’aime ? - Hélas, Dieu seul le sait.

- Je bois à vos amours, je bois à vos succès.
- À notre belle époque, hein Norbert ? Saint Denic
C’est là qu’on s’est connu dans l’aéronautique.
- Nous on s’est rencontré à Cherbourg sur le port.
On le jetait d’un bar, il était ivre mort.
- La vie vous joue parfois des tours décourageants.
J’avais perdu ma place et j’étais sans argent,
J’avais bu. - Manque de pot. -Écoutez ce morveau !
Veux-tu laisser ton nez ! - Je fais ce que je veux !
- Mets tes mains sur la table et puis ne bois pas tant.
Il est insupportable !

- Je suis sûr et certain que nous nous sommes vus.
- Puisque je vous dis non monsieur, n’insistez plus !
Ensuite s’il vous plaît la fin de votre histoire
Si monsieur le permet. - J’avais des idées noires.
Je traînais dans Cherbourg de quartier en quartier,
Après six mois passés à bord d’un chalutier.
- J’ai connu un coiffeur à Cherbourg, euh, Aimé
Il avait épousé Madame Denoyer.
Une veuve de Tours, ou plutôt d’Orléans,
Une ancienne danseuse et mère d’une enfant.
- Je ne l’ai pas connu. - C’était une Nantaise.
- Je pourrais avoir demain une glace à la fraise !
- Oui mais tais toi ! Que ce dîner manque d’attrait !
Pourquoi ne pas donner ce soir quelques extraits
Du numéro de chant et de danse classique
Que vous jouerez demain ? - Il manque la musique.
- Quant à moi aujourd’hui je me sens quotidienne.
- Je n’ai pas vu non plus vos costumes de scène.

- Demain. - Je n’irai pas demain à la kermesse.
Je ne peux délaisser dimanche mon commerce,
Je suis clouée ici ! Dutrouc vous nous quittez !
- Il faut savoir hélas en tout se limiter.
- On s’en va nous aussi, on doit se lever tôt.
Ne vous dérangez pas, on file incognito.
Les Demoiselles De Rochefort, Jacques Demy, 1967